Article écrit par Tara Chapron
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Communication présentée le 12 janvier 2021
Article publié le 30 mars 2021
Introduction
L’âge du Bronze est synonyme de mouvement : la circulation de matières premières, d’échanges de biens et la mobilité des populations. Les restes archéologiques des costumes féminins de cette période et du Nord de l’Europe en particulier, sont un prisme idéal pour aborder ces trois aspects. Sur les sept costumes complets conservés de l’âge du Bronze au musée national du Danemark, trois d’entres eux appartenaient à des femmes. Ils sont connus sous les noms : de costume de la femme de Borum Eshøj, de la femme de Skrydstrup et de la fille d’Egtved. L’état de conservation de ces derniers est tout à fait exceptionnel grâce aux méthodes d’inhumation. Les corps étaient enterrés vêtus et enveloppés dans une couverture avant d’être déposés dans un cercueil taillé dans le tronc d’un chêne. Le cercueil était ensuite recouvert d’un tumulus. La combinaison du tertre et du chêne a permis une protection à la fois hermétique à l’eau de pluie et de conserver les fibres organiques par l’acidité tannique. Par ailleurs, le chêne permet de réaliser une datation dendrochronologique des inhumations. Ainsi ces trois costumes sont biens contemporains et datent respectivement 1351 av.n.è., 1300 av.n.è., 1370 av.n.è.1. C’est donc en s’appuyant principalement sur ces trois costumes que nous allons étudier l’identité de leur porteur et donner un aperçu des débats menés sur la mobilité et le statut des élites féminines.
I. Les costumes de la femme nordique
Des analyses ostéologiques et/ou les artefacts retrouvés dans les tombes prouvent qu’il s’agit bien de costumes portés par des femmes. Il s’agit de vêtement porté quotidiennement ou du moins couramment comme le montrent les traces d’usure2. Les trois costumes ont en commun d’être tous en laine et d’être composés d’un même haut coupé à la taille, à col bateau et des manches trois-quarts kimono. La majeure différence dans l’habillement est que deux d’entres elles portent des jupes longues et une une jupe courte à cordes.
A. Le modèle à jupe courte
Il n’existe qu’un seul exemple complet de ce modèle, celui de la fille d’Egtved. Des costumes fragmentaires existent tout de même et permettent de compléter l’étude du modèle. La plupart provient de tumuli en périphérie du tumulus central et datent du début de l’âge du Bronze scandinave. Sur l’exemple de la fille d’Egtved, la jupe est composée de cordelettes tressées en série et maintenues par un fin fil sur une bordure étroite. Les cordelettes se terminent en anneaux et un lien est enfilé pour maintenir les cordes en place. La jupe est enroulée deux fois autour de la taille et tombe sur les hanches. Sur d’autres exemples, les cordelettes étaient parfois ornées de tubes en bronze sur une rangée ou deux. C’est parfois tout ce qui reste des jupes et ce qui suggère ainsi sa présence. Ce modèle de jupe pourrait être très ancien, peut-être du néolithique : les cordelettes n’étaient pas en laine mais en fibres végétales comme à Robenhausen près de Zurich en Suisse. De rares tubes retrouvés attestent que la jupe est portée jusqu’au moins la période IV (1100-950 av.n.è.) et V (950-750 av.n.è.).
La manière dont est portée la jupe a soulevé un grand débat au milieu des années 1950 mais c’est finalement l’hypothèse d’Hansen qui est retenue : c’est-à-dire que la jupe est portée sur les hanches et non à la taille puisque les tubes sont toujours retrouvés sous la taille3.
B. Le modèle jupe longue
Le modèle à jupe longue est une jupe montante, fortement plissée à la taille en larges replis et très ample. Une ceinture tressée retient la jupe. La trame est fortement tendue pour rapprocher les fils de chaîne ce qui crée un effet d’optique où on ne voit presque qu’eux et rend
les franges plus nombreuses qu’elles ne le sont vraiment. Dans le cas de la femme de Skrydstrup, Broholm pense que la jupe ne pouvait être portée comme elle est positionnée sur le corps : la ceinture est en dessous des hanches et ainsi ajustée le tissu trainerait sur le sol. Elle suggère que le tissu serait donc positionné dans le cercueil comme un linceul. Plusieurs tentatives de reconstitutions ont été menées sans pour autant donner de résultat convaincant. En 1949, Inga Henning Almgren propose que le tissu aurait pu être porté dans le style grec classique avec une épingle pour retenir le tissu à l’horizontal ou à la verticale. Cette proposition n’est pas retenue mais ouvre le débat sur un rapprochement des costumes du nord et du sud de l’Europe, notamment suite aux découvertes avec les sépultures de Vergina Ha, B, C, D. Sophie Begerbrant et Serena Sabati, elles, remarquent que si le tissu est relevé environ 40 cm au dessus des épaules, il peut former une sorte de capuche qui couvre la tête et qui retombe sur le devant et sur le long des côtés en deux rabats vastes et pliés qui couvrent les bras et une partie des jambes. Il permettrait, ainsi ajusté, une liberté des mouvements, de réchauffer le corps et même de servir comme sac de couchage pour la nuit. Elles soutiennent cette hypothèse par une scène de la roche de Kivik où plusieurs figures en « S » pourraient être des femmes en deuil avec un vêtement long, large et à capuche. Un textile rectangulaire dans la tombe de la fille d’Egtved pourrait également avoir été cousu comme une pièce cylindrique et la jeune fille devait le plier sur la hauteur pour former une capuche. La bordure a en effet des trous déformés avec des restes de fils, ce qui peut valider cette théorie4.
C. Bijoux et ornements
Les vêtements étaient souvent accompagnés de parure en bronze et parfois en or. Ils forment un tout : ce n’est pas le vêtement qui met en valeur la parure ou la parure qui met en valeur le vêtement mais l’un semble fonctionner de manière égale avec l’autre. La parure fait donc partie intégrante du costume. Il est très commun de la période II à la période V (1500-750 av.n.è. env.) de la région nordique et ses alentours de voir associés dans les sépultures des élites des ceintures, des colliers couvrant le cou et le col, des bracelets en spirale et des fibules. D’après les tombes, que ce soit pour le costume masculin ou féminin, la parure est présente mais différente selon les genres. Les hommes portent souvent des bracelets alors que les femmes portent une panoplie complète. Cette panoplie peut se constituer de disques de cheveux, d’anneaux d’oreilles et de doigts, bagues en ressort en or, colliers de perles en verre et ambre pour les tombes les plus riches, gorgerin, bracelets, disque de ceinture, jambières, ainsi que des épingles pour maintenir le vêtement. Les manières de porter les parures sont interprétées selon les contextes de découvertes et sont souvent similaires pour les périodes II et III (1550-1200 av.n.è.). Les traces d’usure sont aussi de bons indices pour comprendre la manière dont ils sont portés5.
II. Statut et fonction de la femme et de son costume
Les costumes féminins ont soulevé de grands débats pour définir l’identité des porteurs. Ce qui est sûr c’est qu’étant donné le contexte d’inhumation, il s’agit de personnages de haut rang. Un tumulus implique une main d’œuvre importante aussi le défunt ne peut qu’appartenir à une élite de ces sociétés. La découverte de la fille d’Egtved conduit Thomsen à dresser une base de trois interprétations possibles de son statut, en comparaison avec le seul exemple connu alors, la femme de Borum Eshøj. Ces hypothèses sont fréquemment citées dans la recherche et servent encore aujourd’hui de base pour de nouvelles.
A. Une question de saison
La première idée est qu’il y a différents vêtements qui conviennent au changement de température. La jupe courte serait un vêtement pour la saison chaude donc entre mars et mi-octobre et la jupe longue pour la saison froide. Parmi les éléments organiques conservés dans la tombe d’Egtved, une fleur achillée (achillea mille-folium) a été retrouvée et prouve que l’inhumation a eu lieu entre juin et septembre donc cela pourrait convenir. Toutefois la tombe de Skrydstrup a permis la conservation des anthriscus silvestris complètement développés or elles poussent d’avril à octobre et fleurissent entre mai et juin. Les deux femmes seraient donc enterrées à la même saison, donc la théorie ne fonctionne pas6.
B. Fille et femme
Selon Thomsen, la jupe à cordelettes pourrait aussi être un vêtement de jeune fille fertile non mariée ou plus généralement d’une femme non mariée alors que la jupe longue est liée à une mère ou une femme mariée. La longueur de la jupe et le fait de pouvoir voir à travers les cordelettes ainsi que le ventre sont les éléments qui ont conduit à cette hypothèse. La thèse d’Orjan Engedal publiée en 2010 fait également état de cette théorie. Le changement de costume se produirait autour de 17 à 19 ans mais l’affirmer est difficile car les artefacts humains dans les tombes sont rares. Une théorie semblable mais contraire est émise par Eskilden et Lomborg d’après une idée de Nielsen. La jupe longue pourrait être réutilisée pour former un kilt, une cape ou un châle selon la longueur de la jupe. La jupe à cordelettes serait donc, selon eux, un vêtement de femme qui reprend des morceaux de la jupe longue.
Sur quarante-trois tombes où des traces de jupes à cordelettes sont attestées seulement huit informent sur l’âge du défunt. La tombe C de Trindhøj dans la commune de Vamdrup, par exemple, datée par dendrochronologie à environ 1347 avant notre ère, ne possède aucun os de conservé mais l’intérieur du coffre mesure 1,13 m sur 0,34-0,31 m et une profondeur de 18 cm. Une étude sur la croissance des enfants faite par la Wold Health Organization montre que la plupart des enfants atteignent la hauteur 1,10 m avant l’âge de six ans, ce qui signifie que le défunt dans cette tombe était surement âgé de moins de six ans. La jupe à cordelettes semble être portée pendant toute la durée de l’âge du Bronze par des enfants comme des adultes7. L’âge n’est donc pas un critère du port de ce vêtement.
C. Rituel
Enfin, Thomsen propose de considérer le modèle à jupe à cordelettes comme un costume rituel ou propre à une catégorie sociale. Il est maintenant plus courant de lire que la jupe fait partie d’une panoplie de contexte rituel. Il est même dit que porter cette jupe pourrait signifier que la porteuse est danseuse d’un rituel érotique dans un temple. L’idée est peut-être influencée par la décence de l’époque. La figurine de Fårdal de la fin de l’âge du Bronze est une des preuves matérielles de cette interprétation. Les figurines qui soutiennent la théorie d’un lien rituel avec la jupe, portent des bijoux comme des anneaux de cou et la jupe à cordelettes mais rien d’autre. Elles datent toutes cependant de la fin de l’âge de Bronze, période IV et V (entre 1200 et 750 av.n.è.) et les jupes des figurines sont bien plus courtes8. Pour le cas de la fille d’Egtved, la jupe mesure 38-40 cm de long, dans la tombe d’Ølby les cordelettes sont assez longues pour recevoir deux rangées de tubes de bronze, et trois rangées pour Melhøj. Les protubérances sur le torse de la figurine de Fårdal et du manche du couteau de Itzehoe indiquent qu’il s’agit bien de représentations féminines, mais cela n’est pas toujours aussi évident. Sept représentations anthropomorphes ont été découvertes, mais on ne connait l’apparence que de six. Les figurines en plein saut périlleux sont parfois difficiles à genrer mais toutes les figurines semblent au moins liées à une activité rituelle. Cela ne signifie pas pour autant un lien systématique entre la jupe et le sacré.
Randsborg détaille les différents statuts possibles pour la femme sans pour autant détailler les raisons qui ne sont que logiques. Entre 1500-1300 avant notre ère, une élite féminine porte à la ceinture un disque semblable au soleil du chariot de Trundholm sur le ventre, peut-être en lien avec leur rôle dans la société. Il est également notable qu’elles portent la jupe à cordelettes. Selon Randsborg, les plats de ceintures seraient porteurs de symboles calendaires secrets, les femmes qui les portent sont liées d’une manière ou d’une autre au culte rituel du soleil. Quelques uns des disques seraient tout de même des imitations faites sans la connaissance des spécialistes de ces objets originaux. L’argument est tout de même difficile à suivre puisque la plupart des ceinturons présents dans son hypothèse ne possèdent pas d’informations calendaires.
Aussi si on applique ce critère sur l’ensemble des tombes avec des restes textiles de jupe à cordelettes et de tubes de bronze, il apparaît que moins de la moitié des tombes peuvent être classées comme membre actif du culte : en incluant la haute société on atteint les 37%, ensuite les dépôts alors cela augmente à 56%. Le modèle peut avoir été un type plus commun qu’il était suggéré au début des recherches. Les traces de la jupe se concentrent tout de même dans les tombes accompagnées d’objet en bronze en moyenne et grande quantité. Si les objets en bronze sont les témoins d’une rangée sociale plus ou moins élevée alors l’utilisation de la jupe à cordelettes peut être associée à une large variété de groupes sociaux élevés. Le modèle est porté dans le sud de la Scandinavie au début de l’âge du Bronze (1550 à 1200 av.n.è.) et dans une zone plus limitée pour les modèles avec tubes de bronze. Le modèle remonte probablement du nord de Seeland et se divulgue dans l’ouest et l’est et est généralement utilisé à la période III en Scandinavie où on le retrouve dans les tombes sous tertre, quelque fois tertre principal mais plus souvent secondaire. Deux tombes seulement contiennent des traces de jupe alors qu’ils ne sont pas sous tertre : Valleberga, inhumation en sous-sol mais proche d’un tertre et contient un plat de ceinture, deux spiral de bras et beaucoup de tubes de bronze ; et Gyldensgård, qui date du début de l’âge du Bronze, une crémation associée à un tertre, et qui contient des tubes de bronze uniquement. L’association à un tertre est tout de même récurrent, ce qui démontre que le modèle est tout de même préféré par les femmes d’une certaine condition sociale. Lorsque la mode de sépulture est la crémation, les tubes en bronze attestent encore de son utilisation mais les informations sont moindres pour reconstituer ce goût vestimentaire.
Il est presque impossible d’affirmer si la jupe est un vêtement en lien avec une activité rituelle ou une autre catégorie sociale bien qu’elles soient toujours à proximité d’un tertre ; difficile aussi à dire si elle est liée à un statut de la vie de la femme, puisqu’elle est portée par une grande variété d’âge. Ces différences sont peut-être plus remarquables par la coiffure et non au vêtement. Ainsi, la fille d’Egtved porte les cheveux courts, « à la Jeanne d’Arc », alors que ceux de Skrydstrup sont retenus dans un filet. La jupe est probablement un simple type de vêtement apprécié par les femmes du début de l’âge du Bronze, portée pour la vie quotidienne ainsi que pour des activités rituelles. Le goût pour ce vêtement ou bien le fait de le décorer avec des tubes en bronze aurait peut-être décliné à la fin de l’âge du Bronze ou bien fortement raccourci à la hauteur des jupes des figurines anthropomorphes. Il est possible aussi que la jupe ne soit plus portée dans le quotidien mais toujours lors des rituels9.
III. Échange et migration à l’âge du Bronze
A. Un contexte d’échange
Vers 2000 avant notre ère, la technique du bronze est répandue sur toute l’Europe occidentale et méridionale avant d’atteindre aussi l’Europe du Nord. Les cultures à proximité des centres miniers exercent une influence considérable sur les groupes voisins et leur donnent un pouvoir commercial et politique. La zone nordique (Danemark, Suède, Hollande, Allemagne du Nord) ne possède aucun gite métallifère mais en échange de l’ambre du Jutland et des rives de la Baltique qui sert à la confection des perles, elle fait parvenir des outils comme des haches à rebords, des armes, du cuivre, de l’étain de Bohême, des Alpes ou de la Bretagne. Le Nord est aussi en lien avec la région des Carpates qui est très riche en métal, il est possible que des échanges de métal brut étaient aussi organisés. Ces échanges permettent aux artisans scandinaves de créer des objets remarquables comme des épées ou des haches qu’ils exportent ensuite jusqu’en Europe de l’Ouest. Ils réalisent des créations originales qui démontrent qu’ils sont aussi d’excellents métallurgistes, en atteste le modèle réduit de cheval à roues en bronze moulé tirant un disque solaire de 1650 environ av. n.è. découvert à Trundholm au Danemark.
Maîtriser la métallurgie signifie maîtriser une matière première recyclable : si un objet est cassé il peut être refondu et remoulé pour être un objet de l’armement, de parure ou de la vie domestique, c’est pour cela que cette matière est si intéressante. Ils développent de nouvelles productions d’armes, d’objets de toilette (rasoirs, fibules) et de parures (bracelets, épingles) parfois si sophistiqués qu’ils impliquent une technique de fonderie tout à fait disciplinée. À partir de 1200 avant notre ère, les techniques du bronze sont toutes maîtrisées en Europe. L’ensemble des artefacts retrouvés dans les dépôts, les sépultures et les objets eux mêmes suggèrent en effet une production importante et en série, ce qui signifie qu’il devait y avoir de nombreuses voies de communication, des relais commerciaux, des véhicules, une organisation de protection. Certes dès les débuts de l’âge du Bronze, la production subit de nombreux changements mais aussi toute l’organisation autour de leur répartition. Elle bénéficie de la simplification du transport par l’utilisation de la roue à rayons et du progrès de la navigation. À la fin de l’âge du Bronze, les relations sont internationales et les sociétés sont interdépendantes les unes des autres et ce malgré leur différences culturelles10.
B. Une élite dynamique et mobile
L’âge du Bronze est une période de changements techniques mais aussi sociaux. Les sociétés productrices sont en effet de plus en plus hiérarchisées et ce de manière complexes. Autour de la production métallurgique plusieurs fonctions encadrent cette activité, leur donnant à chacun un pouvoir de plus en plus important à mesure de l’intensification de la production. Ces derniers sont les fabricants, les trafiquants ou encore des puissants contrôlant les échanges. Il est notable dans la production d’objets de prestige dont le raffinement suggère une évolution de l’esthétique et de la pensée. C’est par ces objets que se dénote une entité socioculturelle. À l’âge du Bronze ancien celle-ci emporte dans sa tombe des symboles du pouvoir, marqués sur leur arme, vaisselle, parure11.
L’entité socioculturelle ainsi que les marchands dans les centres-villes semblent être la clef des échanges, elle assure le transport de biens et des idées en réalisant elle-même de longs voyages. Cette entité se distingue des paysans immobiles, par les longs voyages qu’elle a à accomplir et dont le résultat est parfois le mariage avec d’autres cultures. Les raisons qui peuvent expliquer ces déplacements sont les entrainements religieux et sacrés dans des centres rituels de chefs renommés ou de prêtres. En effet le pouvoir rituel peut exiger un système de transaction ou une mobilité, ramener des biens d’échanges ou de prestige, s’échapper un moment de la limitation de la société du village, rechercher la gloire, ou chercher de nouveaux échanges pour agrandir un réseau au delà du local.
Les objets dans les tombes assurent qui se déplacent et montrent que les objets circulent autant que les hommes. Les petits objets comme les épingles ou les fibules ne sont pas échangés ou donnés. S’ils sont en dehors du contexte local alors ils reflètent un mouvement d’individus et peut-être même de l’imitation. Une personne peut tout à fait profiter d’un déplacement pour acheter une fibule pour remplacer la sienne qu’il aurait cassée dans la journée. Quant aux objets de prestige, ils sont définis par des valeurs sociales, souvent fort élaborés et demandent un artisanat spécialisé. Ils peuvent être échangés ou offert en cadeaux par des chefs ou entre chefs et vassaux. Ils peuvent être personnels (ornement, arme) ou bien servent une fonction sociale (amphore, coupe, instrument de musique). Ils peuvent provenir de production locale ou être importés et informés ainsi sur les alliances politiques au niveau local ou régional. Pour les objets échangés, la situation est un peu plus complexe. Ils peuvent l’être pour des raisons économiques et pratiques plutôt que symboliques. Il s’agit de l’ambre, de l’étain, du cuivre, de l’or, du bronze et autre. Le pouvoir politique nécessite un accès aux ressources assurées, c’est pour cela que les échanges sont importants et ne sont certainement pas neutres.
Le terme d’identité est employé depuis les années 1990 pour évoquer les individus contextualisés dans une société. Définir le système sociopolitique des sociétés protohistoriques est encore une grande difficulté. Les comparaisons sont généralement appuyées sur des modèles de bandes, tribus, chefferie, et état. Le concept de chefferie est le plus souvent adopté. La survie d’une société dépend du succès économique du contrôle des terres et du labeur au niveau local des personnes sous le commandement des chefs. Plusieurs types de pouvoir sont mêlés au sein d’une société comme le pouvoir politique et militaire. L’importance du pouvoir politique peut être estimée par les langues que l’individu pratique. Les paysans auraient un langage proche du dialecte rendant la communication entre régions parfois difficile à l’inverse de l’élite qui parle un langage international. Pendant l’âge du Fer et la période Viking, c’est un langage scandinave commun qui était utilisé. Le rôle et influence de secteur de cette élite dépendent du système sociopolitique adopté12. Les héros de la littérature de l’âge du Bronze sont les héros d’Homère comme Ulysse, partis pour revenir plus victorieux. La fille d’Egtved est un de ces exemples de grands voyageurs. Morte à dix-huit ans pendant l’été 1370 av. nè. selon une analyse dendrochronologique, elle aurait parcouru une longue distance avant de finir ses jours dans le Jutland méridional. Elle aurait grandi loin du Danemark et est un témoin des alliances sur longue distance13. L’élite de l’âge du Bronze devait être une élite itinérante assurant les échanges et pour cela pratiquer un « langage universel ».
Les biens de prestiges en bronze permettent de reconnaître les personnages de l’élite de l’âge du Bronze. Si le bronze est considéré comme une matière de valeur c’est en raison de la rareté des matériaux dans plusieurs régions. Toutefois si le métal est si cher et qui plus est, recyclable, pourquoi est-il déposé en offrande dans des dépôts ou cercueil ? Les raisons peuvent être l’importance culturelle du dépôt votif et que d’une certaine manière cela maintient une valeur marchande en l’ôtant de la circulation.
Les objets de prestige ne sont peut-être pas ceux estimés. Les objets qui accompagnent le corps semblent être standardisés par région. On retrouve une sélection d’artefacts du domaine fonctionnel comme des accessoires de costume comme des fibules, des équipements de toilettes comme des peignes, des contenants et des armes. Aucune identification précise n’a pu jusqu’ici être définie d’après ces derniers. À l’inverse, il est aisé de différencier une tombe masculine et féminine par le costume, riche ou pauvre selon le type de tombe. L’identité s’explique peut-être par la combinaison des objets.
L’âge du Bronze est donc une période de changement sociopolitique. Les objets enterrés avec les corps ne suffisent peut-être à eux seul de déterminer l’identité de l’élite des sociétés de l’Europe du Nord et du Sud. L’ensemble du costume et des objets associés même les os, doivent surement être analysés ensemble pour comprendre le rôle de l’individu14.
C. Polémique sur les méthodes d’analyses archéologiques
Le costume le plus médiatisé est celui de la fille d’Egtved. Des découvertes scientifiques en 2014 ont permis de repenser la mobilité des sociétés de l’âge du Bronze. Ces résultats ont été obtenus par un protocole chimique de système de tracé isotopes de strontium sur ses cheveux, dents, ongles. Le même procédé a démontré que la femme de Skrydstrup serait arrivée au Danemark vers ses 12 ou 13 ans et décèdée quatre ans plus tard dans le Jutland15.
Les fibres textiles du costume de la fille d’Egtved ont aussi été analysées et indiquent que la laine été produite en dehors de la zone actuelle du Danemark. Les recherches ont été poussées sur d’autres échantillons contemporains afin d’observer si le premier cas est isolé ou si le phénomène est commun. Les résultats indiquent que 70% des fibres de laines analysées proviennent de moutons élevés en dehors des limites du Danemark actuel. Chaque cas a tout de même son propre pourcentage de fibres locales et non locales. Ce qui est intéressant par ces résultats c’est que la laine serait donc bien une source d’échange peut être importante durant l’âge du Bronze nordique, mais comment l’échange est-il procédé ? Il existe trois possibilités : la fibre est produite non localement, mais le tissage est fait sur place ; les pièces de textile tissés sont échangées et transformées en vêtement localement ; le vêtement est entièrement fait à l’étranger et le voyageur le ramène localement sur lui. Elles peuvent évidemment être toutes les trois envisageables16.
Seulement une récente étude de 2019 présente des résultats qui remettent en cause tout ce processus. Les résultats des mesures de tracé isotopes de strontium dépendent d’une comparaison du taux de strontium à une base de donnée établie par un relevé des taux contemporains dans des espaces choisis. Or il faut savoir que les taux de strontium varient en fonction de la contamination des sols avec des pesticides notamment. Le Danemark est un pays lourdement cultivé : le sol et les cours d’eau peuvent donc être contaminés surtout en surface. L’activité agricole peut jouer sur la distribution des strontiums comme les fertilisateurs, la chaux agricole, le fumier, la nourriture des animaux et les pesticides. Le Jutland est complètement contaminé par l’agriculture. Le problème actuellement c’est que la base établie par Frei sert à d’autres études. L’étude de 2019 suggère, après avoir réévalué ces problématiques que la laine est locale et que les deux femmes auraient éventuellement migré mais dans un rayon proche de leur lieu d’inhumation17. Ce qui est évidemment remet en cause les théories de déplacements sur longue distance.
Conclusion
Le costume féminin de l’âge du Bronze au Danemark est donc sujet à de nombreux débats : que ce soit sur la manière dont il est porté, sa fonction et l’identité du porteur. L’étude du costume permet de s’interroger sur les ressources textiles et minérales, les importations et il participe à la recherche des identités au sein des sociétés. Si les méthodes d’analyse ne sont pas toujours approuvées et les résultats parfois remis en cause, il n’en reste pas moins que l’élite féminine s’inscrit dans les échanges de la période. Si leur vêtement n’est peut-être pas conçu en dehors des limites du Danemark, leur parure indique pourtant le contraire. Les questions soulevées à propos des méthodes d’acquisition de leur costume s’y prête toujours. Leur parure et autres objets de prestige, venaient-ils à elles ou se déplaçaient-elle pour les acquérir ? Elles ne circulaient peut-être pas personnellement tout au long de l’Europe comme il a été pensé mais elles étaient bien mobiles même à une échelle plus moindre.
Tara Chapron
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Table des illustrations
Fig. 1 : La fille d’Egtved, source : https://en.natmus.dk/historical-knowledge/denmark/prehistoric-period-until-1050-ad/the-bronze-age/the-egtved-girl/ (consulté le 30/08/2019)
Fig. 2 : Femme de Borum Eshøj, source : https://natmus.dk/historisk-viden/danmark/oldtid-indtil-aar-1050/bronzealderen-1700-fkr-500-fkr/ (consulté le 30/08/2019)
Fig. 3 : Femme de Skrydstrup, source : https://natmus.dk/historisk-viden/danmark/oldtid-indtil-aar-1050/bronzealderen-1700-fkr-500-fkr/ (consulté le 30/08/2019)
Fig. 4 : Figurine de Grevensvænge, National Museum of Denmark, photographie : Tara Chapron
Fig. 5 : Figurine de Fårdal, National Museum of Denmark, photographie : Tara Chapron
Fig. 6 : Char de Trundholm, National Museum of Denmark, photographie : Tara Chapron
- Randsborg, 2011, p. 14 [↩]
- Kristiansen, 2013, p. 755‐769. [↩]
- Bergerbrant, 2014, p. 73‐96. [↩]
- Kristiansen, 2013, p. 755‐769. [↩]
- Kristiansen, 2013, p. 755‐769. [↩]
- Bergerbrant, 2014, p. 73‐96. [↩]
- Bergerbrant, 2014, p. 73‐96. [↩]
- Fossøy Sølvi, Bergerbrant, 2013, p. 20‑37. [↩]
- Bergerbrant, 2014, p. 73‐96. [↩]
- Despriée, Millotte, Verjux, 1992. [↩]
- Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1999. [↩]
- Fokkens, Harding, 2013. [↩]
- Felding, 2015, p. 5‐20. [↩]
- Fokkens, Harding, 2013, p. 201-221 [↩]
- Frei et al., 2015, doi: 10.1038/srep10431. [↩]
- Frei, Mannering, Vanden Berghe et Kristiansen, 2017, p. 640‐654. [↩]
- Thomsen, Andreasen, 2019, doi: 10.1126/sciadv.aav8083. [↩]









































































































