La Mission Archéologique Française aux Émirats Arabes Unis : présence française, coopération scientifique et nouvelles perspectives sur la période de l’Obeid dans le sud du golfe Arabo-Persique

Article écrit par Charlotte DAMIANO

Doctorante Sorbonne Université (ED 124)
UMR 8167 — Orient et Méditerranée, Équipe Mondes sémitiques

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Communication présentée le 19 janvier 2026


Fig. 1 – Carte des pays du Golfe (© C. Damiano, 2026).

I. Introduction : le golfe Arabo-Persique, un terrain de recherche encore en construction

Le golfe Arabo-Persique est une mer semi-fermée bordée par plusieurs États riverains — l’Iran, l’Irak, le Koweït, l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Qatar, les Émirats arabes unis et, sur la péninsule du Musandam, le Sultanat d’Oman (Fig. 1). Cette mer intérieure a joué, depuis la Préhistoire, un rôle majeur de vecteur de migrations ainsi que d’échanges et de contacts entre des populations aux cultures matérielles distinctes. Pourtant, si le nord du Golfe et la Mésopotamie méridionale font l’objet de recherches archéologiques approfondies depuis plus d’un siècle, le sud de cet espace géographique demeure comparativement peu exploré — en particulier le territoire des actuels Émirats arabes unis. En effet, les recherches archéologiques y sont récentes, les vestiges archéologiques recueillis et étudiés ainsi plus limités en comparaison avec ce qu’il reste à faire dans la région, si bien que de nombreuses questions fondamentales sont encore irrésolues.

Dès les premières heures de la recherche archéologique aux Émirats, la France s’est imposée comme l’un de ses acteurs fondateurs. Elle demeure encore aujourd’hui un contributeur essentiel à la connaissance du passé émirati. En effet, la Mission archéologique française aux Émirats arabes unis (MAFEAU ci-après) a été fondée en 1976 et a connu, après plusieurs décennies d’activité entrecoupées de pauses, une reprise significative en 2024. Actuellement, l’un des axes du programme scientifique de cette mission porte sur les contacts entre le sud de la Mésopotamie (le Koweït et le sud de l’Irak) et le sud du golfe Arabo-Persique durant la période d’Obeid. Cette période date du sixième et du cinquième millénaires avant notre ère et correspond à la fin du Néolithique et au Chalcolithique, c’est-à-dire une période charnière entre l’apparition des premiers villages agricoles au Néolithique et celle des premières villes et des premiers états à l’âge du Bronze.

Cet article retrace, dans un premier temps, l’histoire de la présence française aux Émirats et l’origine de la MAFEAU. Il présente ensuite un état des lieux de la recherche archéologique française dans ce pays, en particulier ses apports à la compréhension de son occupation au Néolithique et au Chalcolithique et de ses liens avec la cultures d’Obeid telle qu’elle est connue en Mésopotamie. Cet article offre, dans une troisième partie, une réflexion sur la coopération franco-émiratie, en particulier sur ses enjeux scientifiques, institutionnels et humains.

 

II. Les Émirats arabes unis : un pays jeune, un patrimoine ancien

Les Émirats arabes unis sont un État fédéral constitué de sept entités politiques distinctes : l’émirat d’Abu Dhabi, qui en est aussi la capitale, ainsi que les émirats de Dubaï, Sharjah, Ajman, Umm al-Quwaïn, Ras el Khaïmah et Fujaïrah. Cette fédération a été officiellement créée le 2 décembre 1971, une date que le pays a ainsi fêtée pour la 54ᵉ fois en décembre dernier. Les Émirats représentent donc une entité politique très récente, installée sur un territoire occupé depuis des millénaires. Ce passé riche, la préhistoire et l’histoire ancienne des Émirats, reste encore partiellement méconnu, car la mise en place d’institutions culturelles et scientifiques nationales dédiées à son étude, y compris des départements d’archéologie est, de fait, elle-même aussi très récente.

Les découvertes et recherches archéologiques aux Émirats ne sont pourtant pas récentes. En effet, la première étude date d’environ 70 ans. Il s’agit d’un site archéologique documenté sur l’île d’Umm an-Nar (Sas Al Nakhl), située entre Maqta et l’île de Yas. Ce site a été fouillé à partir de 1958-1959 par une équipe d’archéologues danois dirigée par les professeurs Peter Vilhelm Glob et Geoffrey Bibby, invités par Sheikh Shakhbut bin Sultan al Nahyan, ancien émir d’Abu Dhabi[i]. Par la suite, peu après la création des Émirats arabes unis, au vu de la richesse archéologique du territoire, les autorités émiraties ont fait du tourisme une priorité nationale, ce qui passe par la valorisation de son patrimoine culturel à l’international(l’une des facettes du soft power[ii]).

Cette politique culturelle d’envergure a permis à l’archéologie de bénéficier, dès les années 1970, d’un soutien institutionnel notable, facilitant l’accueil des missions étrangères et la création de musées. Par exemple, le musée d’Al Ain, le plus ancien musée du pays, fondé dans les années 1970 et récemment rénové, est l’un des symboles les plus éloquents de cette politique. Depuis 2011, plusieurs sites archéologiques de la région d’Al Ain (Jebel Hafit, Hili, Bidaa Bint Saud et les autres oasis du même secteur) sont inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO[iii]. Cette reconnaissance internationale témoigne de l’importance de ces vestiges pour l’histoire humaine de la péninsule Arabique dans son ensemble.

 

III. La Mission archéologique française aux Émirats arabes unis : une histoire en plusieurs temps

A. Les origines : la mission d’Abu Dhabi (1976 – c. 1980)

Dans le cadre de leur ouverture aux institutions étrangères, les Émirats ont permis à la France de bénéficier d’une place importante parmi les nations y développant des recherches archéologiques. C’est toujours le cas aujourd’hui.

La Mission archéologique française à Abu Dhabi (MAFAD ci-après) a été créée en 1976 sous l’impulsion du professeur Jean Deshayes (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), qui menait alors des fouilles à Tureng Tepe, en Iran, depuis 1960. Jean Deshayes a confié la direction opérationnelle de la MAFAD au professeur Serge Cleuziou, figure pionnière de l’archéologie française dans la péninsule arabique, aux côtés de Monik Kervran à Bahreïn (directrice de la Mission archéologique française à Bahreïn en 1991) et Jacques Tixier au Qatar (premier directeur de la Mission archéologique française à Qatar)[iv]. Dans un premier temps, la MAFAD a concentré ses activités dans l’émirat d’Abu Dhabi, notamment dans la région d’Al Ain, dans l’est du pays[v]. Les premières fouilles françaises aux Émirats, dont l’opération dirigée par Rémy Boucharlat et Michel Mouton à Rumeilah (site de l’âge du Fer à Al Ain), dépendaient de cette mission. La région d’Al Ain est particulièrement riche sur le plan archéologique. En effet, de nombreux sites d’habitat et funéraires datant du Néolithique à l’âge du Fer ont été mis au jour par les équipes françaises[vi]. Ces recherches pionnières ont permis de poser les bases des connaissances archéologiques du territoire, dans un contexte où les données disponibles étaient encore très lacunaires.

Au cours des années 1980, des missions à initiative française se sont progressivement étendues à d’autres émirats, permettant l’exploration de sites datant de différentes périodes, du Néolithique à la période islamique, et d’approfondir ainsi la connaissance du passé du pays. Ces missions ont notamment été menées après le départ de Serge Cleuziou pour l’Oman, où il fonda une nouvelle mission française à Ras al-Jinz entre 1985 et 2011.

Ces nouvelles recherches comprennent celles conduites dans l’émirat de Sharjah (sur le site de Mleiha)[vii], d’Umm al-Quwaïn (sur l’île de Jazirat al-Ghallah)[viii], ou encore de Ras al-Khaimah (sur le site de Julfar)[ix]. Les travaux les plus notables de cette période ont porté sur l’exploration des sites de Mleiha (émirat de Sharjah) par Rémy Boucharlat et Michel Mouton (Mission archéologique française à Sharjah, 1986–1995), et d’ed-Dur (émirat d’Umm al-Quwain) par Olivier Lecomte (Mission archéologique française à ed-Dur, 1993–1994), deux centres majeurs datant des siècles précédant l’avènement de l’islam. La Mission archéologique française à Julfar, dirigée par Claire Hardy-Guilbert (1988-1995), s’est quant à elle consacrée à la fouille et à l’étude d’une importante cité portuaire des XIVe-XVe siècles.

Les premières traces d’une occupation néolithique dans l’émirat d’Umm al-Quwaïn ont été identifiées à la fin des années 1980, lors de prospections conduites par les équipes de Rémy Boucharlat et Olivier Lecomte dans le cadre de la Mission archéologique française de l’Emirat de Sharjah[x], ainsi que par des équipes allemandes[xi].

Ce déploiement géographique reflète à la fois l’ambition scientifique de la mission française et la richesse patrimoniale du sous-sol émirati.

B. La réactivation des années 1990 et la formation de la Mission archéologique française aux Émirats arabes unis

Après des années d’interruption, en 1995, Sophie Méry (CNRS — UMR 7041 ArScAn – VEPMO), ancienne membre de l’équipe de Serge Cleuziou, a repris la direction de la MAFAD. De nouvelles fouilles se sont alors portées sur des sépultures collectives de l’âge du Bronze dans l’oasis de Hili, et ce jusqu’en 2006. À partir de 1999, un programme d’étude des populations de l’âge du Fer des zones montagneuses des émirats de Fujairah et de Ras al-Khaimah a été initié par Agnès Benoit. Ces deux opérations ont fusionné pour former la Mission archéologique française aux Émirats Arabes Unis, qui a été coordonnée par Sophie Méry jusqu’en 2018.

Sophie Méry souligne que le regroupement des missions a permis « une mutualisation plus qu’utile des moyens financiers et de certains personnels, et surtout l’émergence de recherches transverses, centrées autour du paléo-environnement et des matériaux, notamment céramique, et entreprises, si ce n’est à l’échelle [des Émirats arabs unis], à celle de plusieurs de ses régions [xii]».

  C. Reprise des activités en 2024

Sophie Méry a assuré la direction de la MAFEAU jusqu’en 2018. Après que l’opération menée à Abu Dhabi a définitivement pris fin en 2006, les travaux de terrain se sont poursuivis dans la région côtière de l’émirat d’Umm al-Quwain. Ces nouvelles recherches se sont concentrées sur le Néolithique (env. 6500-3300 av. J.-C.), dans la continuité des fouilles initiées en 1990–1992 par la mission de Rémy Boucharlat, puis reprises à partir de 2002 par Vincent Charpentier (INRAP) sur le site de Jazirat al-Ghallah (Akab). Dans le cadre de la MAFEAU, le site d’Akab a été fouillé entre 2006 et 2009, le site d’UAQ2 entre 2011 et 2017, et les sites d’UAQ36 et d’UAQ38 en 2018. Un programme de prospections a également été mené dans l’émirat de Ras al-Khaimah. Une seconde opération portant sur l’âge du Fer a également été mise en place entre 2000 et 2020, sous les directions successives d’Agnès Benoist (2000–2015) et de Julien Charbonnier (2016–2020). Deux centres majeurs datés de cette période ont ainsi été étudiés dans les localités de Bithnah et de Masafi, comprenant des habitats fortifiés, des zones d’exploitation oasienne, des systèmes d’irrigation et des sanctuaires.

De plus, entre 2009 et 2018, de nombreuses prospections de surface ont été menées dans la région d’Umm al-Quwaïn. Après six années d’absence sur le terrain, la mission a été relancée en 2024, sous la direction de Kevin Lidour (chercheur associé à ArScAn-VEPMO — Department of Culture and Tourism Abu Dhabi).

Les prospections réalisées par le passé ont permis de mettre en évidence des habitats néolithiques plus anciens que ceux connus à Jazirat al-Ghallah. Ces occupations, datées entre 5400 et 5200 avant notre ère, prennent la forme d’imposants amas coquilliers — des accumulations de coquillages résultant de l’activité humaine — localisés sur le littoral dunaire s’étendant d’Umm al-Quwaïn à Ras al Khaïmah. Ces amas coquilliers contiennent non seulement des restes alimentaires (faune marine, os d’animaux) mais également, parfois, des objets (hameçons, fragments de poterie, etc.) ainsi que des structures.

 

IV.  Le site de Jazirat al-Ghallah : entre habitat et sanctuaire

A. Description générale et historique des fouilles

Jazirat al-Ghallah est un site archéologique d’une importance exceptionnelle. Situé sur l’île éponyme dans l’émirat d’Umm al-Quwaïn, le site (également appelé Akab dans la bibliographie, du nom d’une île voisine avec laquelle elle a été confondue par le passé) montre des traces d’occupation qui datent d’au moins 4600 / 4300-4000 avant notre ère,  ainsi qu’une dernière phase d’occupation plus récente datant d’autour de 3500-3300 avant notre ère, caractérisée par un sanctuaire néolithique entièrement construit en os de dugong. Cette découverte n’a pas d’équivalent dans le Golfe[xiii].

Le dugong — Dugong dugon — est un mammifère marin herbivore appartenant à l’ordre des siréniens[xiv], parfois comparé à une « vache de mer ». Il est abondant dans les eaux du golfe Arabo-Persique depuis le Néolithique et constitue une ressource alimentaire (chair, huile, peau et défenses) et symbolique importante pour les populations côtières. La découverte d’une structure architecturale construite en os de dugong est sans précédent dans la région, et témoigne d’un usage rituel ou cérémoniel élaboré, qui dépasse largement la simple exploitation alimentaire.

Ce site avait déjà été en partie exploré par les équipes françaises entre 1990 et 1992[xv], puis entre 2002 et 2006[xvi]. Ces campagnes ont permis de mettre en évidence le fait que ce sanctuaire était inséré à une installation néolithique plus vaste comprenant un habitat. Les fouilles ont ensuite repris en 2024 et 2025, dans la continuité de ces travaux antérieurs, afin de comprendre le(s) lien(s) entre la zone d’habitat et ce sanctuaire.

 

B. Campagne d’avril 2025 et nouvelles études du mobilier émirati

La ré-ouverture du site et l’ouverture de nouveaux sondages en septembre 2024 visaient à documenter les niveaux non fouillés situés sous l’emplacement de la structure en faite d’os de dugongs et à préciser les limites du site vers l’ouest, là où est présente la plus grande dune du site. Les opérations menées dans ce but ont permis d’identifier une nouvelle zone à fort potentiel archéologique. Les fouilles de 2025 avaient pour objectif d’élargir la zone principale de fouille afin de mieux comprendre la relation stratigraphique entre l’occupation de la fin du 5e millénaire avant notre ère et le sanctuaire. Ces travaux sont consignés dans un rapport non publié[xvii].

Les fouilles conduites à Jazirat al-Ghallah ont livré de la faune et une industrie lithique, ainsi que de la céramique non locale caractéristique de la culture d’Obeid, une culture archéologique datée de la dernière phase du Néolithique en Mésopotamie. Ce type de céramique avait également été identifié sur plusieurs sites de la région d’Umm al-Quwaïn : UAQ2, UAQ38, mais également dans l’émirat d’Abu Dhabi (Delma, Marawah) dans le cadre de prospections et de fouilles menées lors du programme Abu Dhabi Islands Archaeological Survey (ADIAS)[xviii]. Ce programme consistait en de vastes campagnes de prospection menées dans les années 1990 et au début des années 2000 dans l’émirat d’Abu Dhabi. Il a permis de documenter de nombreuses occupations humaines datées du Paléolithique aux périodes plus récentes dans la région[xix].

 

V.  La période d’Obeid : définition, chronologie et expansion

A. Définition et caractérisation de la culture obeidienne

Datée des 6e et 5e millénaires avant notre ère, la période et culture d’Obeid fait partie des phases majeures de la Protohistoire du Proche-Orient. Elle a précédé l’émergence des villes et de l’écriture, caractéristiques de la période d’Uruk qui lui a succédé au 4e millénaire avant notre ère. Le nom « Obeid » vient du site de Tell al-Ubaid, près d’Ur, dans l’actuel Irak méridional, où des équipes britanniques ont conduit des fouilles dans les années 1920[xx]. Depuis lors, le terme « Obeid » désigne à la fois une période, une culture archéologique, un site, ainsi qu’un style particulier de céramique[xxi].

La culture obeidienne se caractérise par un ensemble de traits matériels suffisamment cohérents pour permettre son identification sur des sites parfois très éloignés les uns des autres. Le plus visible de ces traits est la céramique dite black-on-buff, une production caractérisée par des décors géométriques ou figuratifs peints en noir sur une pâte de teinte claire, généralement chamois ou beige. Les poteries de ce style sont parfois également non peintes[xxii]. Cette céramique est fabriquée selon des techniques standardisées et présente des formes récurrentes (bols, jarres, assiettes). Toutefois, le « kit obeidien » — pour reprendre l’expression consacrée[xxiii] — ne se limite pas à la céramique. Il comprend également des disques dont la fonction reste débattue (parfois appelés « disques labrets » par analogie avec les ornements corporels, bien que cette interprétation soit contestée), des figurines à tête de serpent dites « ophidiennes », une architecture en brique crue dont les réalisations les plus typiques sont des bâtiments tripartites, et la pratique de cimetières communautaires[xxiv]. Lorsqu’un site archéologique présente la plupart ou l’ensemble de ces éléments, les chercheurs le rattachent à la culture obeidienne.

 

B. La chronologie obeidienne : un cadre longtemps stable, aujourd’hui en révision

Suite à l’avancée des recherches dans le sud mésopotamien au cours du XXe siècle, la période d’Obeid a été divisée en six phases entre les années 1960 et la fin des années 1980 (phases Obeid 0 à Obeid 5)[xxv]. Fondée principalement sur des observations stylistiques et morphologiques de la céramique, cette subdivision a constitué pendant plusieurs décennies le cadre de référence des chercheurs travaillant sur cette période. Elle permet de situer chronologiquement les assemblages céramiques et, par extension, de dater les sites sur lesquels ils ont été découverts.

En résumé, les phases 1 et 2 (aussi appelées Obeid ancien) correspondent à la phase de développement local de la culture d’Obeid dans le sud mésopotamien[xxvi]. À partir de la phase 3, et jusqu’à la phase 4, considérée comme l’apogée de la période, l’Obeid a connu une expansion spatiale notable, touchant des régions de plus en plus éloignées de son foyer méridional. Selon la même division, la phase 5 serait quant à elle une phase de déclin, qui a été caractérisée comme telle à travers l’analyse de la production potière, de ses décors en particulier, et considérée comme une transition vers la période d’Uruk[xxvii].

Cependant, cette chronologie fait aujourd’hui l’objet de nombreuses révisions, nourries par de nouvelles découvertes et par le recours à des méthodes de datation absolue plus précises. Les phases 1, 2 et 5, en particulier, sont remises en question[xxviii]. De nouvelles données suggèrent que les limites entre ces phases sont moins nettes qu’on ne le pensait, et que certaines dynamiques supposément tardives sont en réalité plus anciennes.

C. L’expansion méridionale de l’Obeid : une réalité discrète mais réelle

L’expansion géographique de la culture obeidienne est un phénomène bien documenté dans le nord de la Mésopotamie. De nombreux sites de Syrie ou d’Anatolie ont livré des éléments de la culture obeidienne, témoignant de contacts avec le foyer méridional[xxix]. Pour cette région, les données archéologiques sont abondantes et la bibliographie sur ce thème est considérable.

La situation est très différente le long des rivages du golfe Arabo-Persique. Les contacts y sont documentés de manière beaucoup plus fragmentaire. Quelques sites en Arabie saoudite (Dosariyah)[xxx] et au Koweït (As-Sabiyah)[xxxi] ont livré du matériel obeidien, mais en quantités modestes et dans des contextes souvent difficiles à interpréter. Depuis 1991, les prospections de surface conduites aux Émirats arabes unis ont également révélé la présence de céramiques de type obeidien[xxxii], ouvrant la voie à une série de questions encore en suspens : pourquoi cette présence obeidienne dans le sud du golfe est-elle si discrète ? S’agit-il d’échanges directs entre populations mésopotamiennes et communautés côtières du golfe ? Au contraire, ces objets ont-ils circulé de manière indirecte, de site en site, via des réseaux d’échange dont nous ne percevons que des fragments ? Ces questions sont au cœur de ma recherche doctorale.

 

VI.  Contacts entre le sud mésopotamien et le sud du golfe Arabo-Persique

A. Problématique et hypothèses de recherche

Ma thèse s’inscrit dans le prolongement des travaux existants sur l’expansion méridionale de l’Obeid. Sa problématique centrale peut être formulée ainsi : dans quelle mesure, à partir de quelle date, et selon quelles modalités, la culture obeidienne a-t-elle eu des contacts avec les populations néolithiques du sud du golfe Arabo-Persique ? Et que nous disent réellement les traces tangibles de ces contacts sur la nature des interactions entre la Mésopotamie et le Golfe ?

Le sud du Golfe présente en effet des dynamiques d’occupation très différentes de celles du nord de la Mésopotamie. La distance géographique est plus grande, les voies de communication plus complexes, et les populations locales — des pêcheurs-éleveurs côtiers — avaient des modes de vie et des pratiques matérielles bien distincts de ceux des villageois mésopotamiens. Les interactions entre ces deux mondes ne sauraient donc être interprétées de la même manière que les contacts au sein du continuum culturel quelque peu plus homogène que l’on observe entre le sud et le nord de la Mésopotamie.

 

A. Constitution du corpus 

La céramique étant la principale preuve tangible de ces interactions, le corpus de la recherche est fondé sur des assemblages céramiques issus de fouilles et de prospections conduites dans le sud mésopotamien et dans les Émirats arabes unis, y compris du mobilier sorti de fouilles récentes. Fig. 2 – Cartes des sites mentionnés dans le texte (©C. Damiano, 2026).

La première étape de ma recherche a consisté à rassembler un corpus de céramiques obéidiennes (ou apparentées) découvertes aux Émirats arabes unis. Ce corpus provient de plusieurs sites : Jazirat al-Ghallah, Delma, Marawah 11, Baynuna, Ghagha, Umm al-Quwain 2 et Umm al-Quwain 38 (fig. 2). Ces sites couvrent la totalité du territoire émirati. Ce corpus est ainsi relativement représentatif, même si la documentation disponible est inégale d’un site à l’autre.

Au total, le corpus récent — constitué depuis les années 1990 mais en grande partie collecté lors des fouilles récentes — représente aujourd’hui plus des trois quarts du matériel étudié dans le cadre de ma thèse : sur un total de 797 tessons collectés, 708 sont issus des Émirats arabes unis. Ce chiffre met en avant l’importance des campagnes actuelles pour le renouvellement de la recherche.

L’autre partie de mon corpus est constitué de tessons provenants de sites de référence de la période obeidienne en Irak et dans les régions environnantes (Eridu, Ras al-Amiyah, Tell el-‘Ubaid, Tell el-‘Uwaili) [xxxiii]. Cette double base documentaire est indispensable pour conduire une analyse comparative.

 

B. Méthodes d’analyse : typo-chronologie et analyses physico-chimiques 

L’analyse du corpus s’appuie sur deux approches complémentaires. La première est l’analyse typo-chronologique, en récupérant les données morphométriques (mesures de forme), morphologiques (forme des récipients, profil des bords), iconographiques (motifs peints, couleur), et technologiques (traitement des surfaces, techniques de cuisson, observation visuelle de la matrice). Cette approche est traditionnelle en archéologie céramique, mais elle bénéficie aujourd’hui d’outils de documentation (photographie numérique, dessin assisté par ordinateur) et de comparaison (bases de données en ligne) considérablement améliorés en comparaison avec ce qui pouvait être réalisé par le passé. La multiplicité des critères retenus et le volume du corpus rendent toutefois difficile la perception intuitive des régularités et des covariances. C’est pourquoi l’approche statistique permettra ici de révéler des corrélations entre critères — par exemple entre la présence d’un motif et sa couleur — que l’analyse visuelle seule et l’examen des relations une à une ne sauraient systématiquement mettre en évidence.

La seconde approche est celle des analyses physico-chimiques, menées notamment en collaboration avec Delphine Syvilay (Sorbonne Université Abu Dhabi). Ce volet d’analyses combine différentes techniques complémentaires.

Il comprend des observations au microscope optique et électronique à balayage (SEM), des analyses par fluorescence X (XRF), par diffraction aux rayons X (DRX), des analyses élémentaires par Spectroscopie à Dispersion d’énergie (EDS), ou encore l’obtention d’images 3D par tomographie (CT-scan).

Le but est d’obtenir une caractérisation complète des pâtes utilisées pour fabriquer les céramiques, allant de leur composition minéralogique, structurelle, moléculaire et atomique. La diversité des instruments mobilisés implique cependant un traitement rigoureux des données, dont les formats et les échelles de mesure sont hétérogènes. Une analyse statistique propre à chaque technique spectroscopique, combinée à des méthodes de fusion de données (data fusion), sera donc mise en œuvre afin d’exploiter l’ensemble de l’information analytique de manière cohérente. Cette méthodologie inédite permettra d’apporter de véritables « signatures chimiques » des tessons émiratis qui seront comparées avec celles des céramiques mésopotamiennes de référence. Il sera possible de déterminer si les objets ont été fabriqués ou importés depuis le sud mésopotamien, et de retrouver des groupes de fabrication et de savoir-faire. Cette distinction est fondamentale pour comprendre la nature des contacts : s’agissait-il de simples échanges d’objets finis, ou bien de transferts de savoir-faire, voire de déplacements de personnes ?

Ces approches seront associées par une approche statistique. Celle-ci permettra de prendre en compte les deux approches, et non de manière séparée ou hiérarchisée. La fusion des deux jeux de données constituera ainsi l’étape finale de l’analyse : elle visera à établir des correspondances entre marqueurs typologiques et signatures chimiques, en testant par exemple si certains motifs décoratifs sont associés à des compositions minéralogiques spécifiques, ce qui permettrait d’articuler style et provenance au sein d’un même cadre analytique.

 

VII.  Collaboration franco-émiratie

A. Une collaboration scientifique pour ma recherche

Les analyses physico-chimiques constituent le cœur de ma thèse, et doivent être conduites sur un maximum de tessons. Pour l’instant, une dizaine a pu être analysée aux Émirats arabes unis, dans les laboratoires de Sorbonne Université Abu Dhabi et ceux de la New York University Abu Dhabi, grâce à l’expertise de Oraib Al-Ketan. Cette première dizaine de tessons nous a permis de mettre en place une méthode d’analyse et un protocole bien défini, qui sera appliqué sur le reste du corpus. Ces tessons ont bénéficié d’analyses de composition chimique par SEM-EDS (Scanning Electron microscope with Energy Dispersive X-ray Spectroscopy), XRD (X-ray Diffraction), XRF (X-ray Fluorescence), LIBS (Laser-Induced Breakdown Spectroscopy), et également d’analyses structurelles : observation par Microscope 3D, par CT-scan (Computed-Tomography) et par colorimétrie.

Toutefois, en raison des tensions géopolitiques régionales et de leurs récentes escalades, l’accès au territoire émirati se trouve actuellement restreint ; cette situation limite la poursuite des travaux de recherche dans ces établissements. Pour autant, les analyses pourront être conduites en France, à Paris, grâce aux équipements de l’Institut National d’Histoire de l’art (INHA — microscope 3D), ou de la plateforme MONARIS de Sorbonne-Université (XRF).

 

B. Les acteurs de cette collaboration — enjeux scientifiques

Ma thèse est le produit d’une coopération scientifique entre la France et les Émirats arabes unis, impliquant des chercheurs des deux pays à toutes les étapes de la recherche.

Du côté français, je travaille en premier lieu avec mon directeur de thèse, Benjamin Mutin (Sorbonne Université), et avec mon tuteur, Johnny Baldi (CNRS, Archéorient). Je bénéficie également de l’expertise de Delphine Syvilay (SUAD), dont les compétences en analyses physico-chimiques sont indispensables à la caractérisation des poteries et qui assure le lien avec les institutions françaises présentes aux Émirats, notamment Sorbonne Université Abu Dhabi.

Du côté émirati, la collaboration avec Noura Al Hameli, archéologue au Département de la Culture et du Tourisme d’Abu Dhabi, est particulièrement importante : elle dirige les fouilles du site de Marawah, un autre site néolithique dont j’ai pu étudier le matériel céramique. La MAFEAU constitue enfin un acteur essentiel de cette collaboration ; c’est grâce à elle, et à l’appui de son directeur, le Dr. Kevin Lidour, que j’ai pu accéder au matériel archéologique émirati qui forme la plus grande partie du corpus de ma thèse.

 

C. La culture aujourd’hui — la collaboration à l’échelle national — enjeux institutionnels

La présence française aux Émirats arabes unis ne se limite pas à la MAFEAU. Elle s’inscrit dans un réseau institutionnel plus large, au sein duquel deux établissements jouent un rôle particulièrement structurant pour la recherche en sciences humaines : Sorbonne Université Abu Dhabi, dont les activités d’enseignement et de recherche constituent un pont académique entre Paris et la capitale émiratie, et le Louvre Abu Dhabi, inauguré en 2017, dont les collections couvrent les grandes civilisations de la Préhistoire à nos jours et qui entretient des liens étroits avec les missions archéologiques françaises opérant dans la région.

Cette dynamique culturelle et scientifique s’inscrit elle-même dans un projet d’envergure nationale émiratie. Elle se traduit en particulier à travers le développement de l’île de Saadiyat en pôle muséal et patrimonial de rayonnement international. L’île accueille notamment le Guggenheim Abu Dhabi et, depuis fin 2025, le Musée national Zayed — dédié à l’histoire et à la civilisation des Émirats, et dont les collections présentent notamment une poterie de la période d’Obeid — et le Muséum d’Histoire Naturelle d’Abu Dhabi. C’est dans ce contexte que s’inscrit ma recherche : en contribuant, à son échelle, à la connaissance du passé néolithique de ce territoire, elle participe à un chantier scientifique encore largement ouvert, dont la collaboration franco-émiratie constitue l’un des moteurs essentiels.

 

Conclusion

Cet article a retracé les grandes lignes d’une recherche à la fois ancienne et en plein renouveau : celle de l’archéologie française aux Émirats arabes unis, de ses origines pionnières dans les années 1970 jusqu’à la reprise des fouilles en 2024. À travers l’histoire de la MAFEAU, l’exploration du site de Jazirat al-Ghallah et l’analyse des céramiques de type obeidien découvertes dans le sud du golfe Arabo-Persique, c’est une question fondamentale qui se dessine : comment deux mondes aussi distants — les villageois mésopotamiens et les pêcheurs côtiers du golfe — ont-ils pu entrer en contact, échanger des objets et/ou des savoir-faire ? Ma thèse s’attache à répondre à cette question par une approche doublement ancrée, typo-chronologique et physico-chimique, dans le cadre d’une collaboration franco-émiratie qui en constitue à la fois le cadre institutionnel et la condition matérielle.

Ce chantier est loin d’être clos. Les données collectées lors des campagnes de 2024 et 2025 ouvrent de nouvelles pistes, et les analyses en cours — conduites désormais en France faute d’accès au terrain émirati — permettront d’affiner notre compréhension des modalités de cette expansion méridionale de l’Obeid.


Bibliographie

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Table des illustrations

Page 2 – Figure 1 – Carte des Émirats arabes unis et sites mentionnés dans le texte (©C. Damiano 2026).

Page 11 – Figure 2 – Cartes des sites mentionnés dans le texte (©C. Damiano 2026).


Notes de bas de page

[i] Les fouilles danoises se sont poursuivies jusqu’en 1965, puis ont brièvement été reprises par une mission irakienne en 1975, avant que le programme de recherche ne soit successivement repris par le Département des Antiquités d’Al Ain en 1979 et le Département de la Culture et du Tourisme (DCT) d’Abu Dhabi depuis 2020. Entre 1961 et 1971, les Danois ont également exploré la région d’Al Ain, notamment les abords du Jebel Hafit, où des structures plus anciennes ont été décrites et étudiées, constituant la base de la définition de la culture Hafit (vers 3300-2600 avant J.-C.).
[ii] Oxford Languages online : « a persuasive approach to international relations, typically involving the use of economic or cultural influence. ».
[iii] https://whc.unesco.org/fr/list/1343/
[iv] CLEUZIOU, 1979, p. 29.
[v] Serge Cleuziou a également réalisé quelques prospections sur le reste du territoire d’Abu Dhabi, notamment en octobre 1979 sur l’île de Delma, ainsi que dans la région désertique d’Al Dhafrah, bien que les archives disponibles soient lacunaires sur ces travaux (Lidour, communication personnelle).
[vi] CLEUZIOU, 1980, p. 241.
[vii] BOUCHARLAT & MOUTON, 1994.
[viii] PRIEUR & GUÉRIN, 1991.
[ix] KING, 1990, p. 79.
[x] MÉRY & CHARPENTIER, 2012, p. 71.
[xi] LIDOUR, 2025, p. 2.
[xii] BRAEMER et al., 2019, p. 28.
[xiii] CHARPENTIER & MÉRY, 2012.
[xiv] JOUSSE et al., 2002, p. 45.
[xv] PRIEUR & GUÉRIN, 1991 ; JOUSSE, FAURE, GUÉRIN, PRIEUR, 2001.
[xvi] CHARPENTIER & MÉRY, 2008.
[xvii] LIDOUR, 2025.
[xviii] https://adias.ae/
[xix] POTTS, 1990.
[xx] HALL, 1922, 1927 ; HALL & WOOLLEY, 1927.
[xxi] CARTER & PHILIP, 2010, p. 1.
[xxii] VOLPI, 2019.
[xxiii] BUTTERLIN, 2018, p. 143.
[xxiv] BUTTERLIN, 2018, p. 143.
[xxv] OATES, 1960, p. 33 ; OATES, 1976, p. 26-28 ; LEBEAU, 1987, p.96.
[xxvi] BALDI, VALLET, NACCARO, 2020, p. 32.
[xxvii] BALDI, JAYYAB, 2022, p. 6-7.
[xxviii] Le rattachement de l’Obeid 0 à l’Obeid ancien voire à l’Obeid tout court est débattu : voir notamment BALDI, BAUDOUIN, VALLET, 2025.
[xxix] BALDI, VALLET, NACCARO, 2020, p. 32.
[xxx] DRECHSLER, 2018.
[xxxi] CARTER & CRAWFORD, 2010.
[xxxii] Par exemple : BOUCHARLAT et al., 1991.
[xxxiii] Les tessons étudiés proviennent des collections du British Museum (Londres), et du tessonnier de Paris 1 – Panthéon Sorbonne.

Charlotte Damiano
Charlotte Damiano

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Charlotte Damiano (3 juin 2026). La Mission Archéologique Française aux Émirats Arabes Unis : présence française, coopération scientifique et nouvelles perspectives sur la période de l’Obeid dans le sud du golfe Arabo-Persique. 124-Sorbonne. Carnet de l'École Doctorale d'Histoire de l'art et Archéologie. Consulté le 22 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16c07


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